Farid Sonia, Cairo University

‘Traduire la littérature: allégorie ou tabou? Le cas de Awlad Haritna par Naguib Mahfouz’

Le roman Awlad Haritna (1959) a bien failli coûter la vie à son auteur Naguib Mahfouz. En 1994 il fut victime d’une tentative d’assassinat à la suite d’une fatwa lancée par le responsable islamiste Omar Abdel Rahman : « Salman Rushdie et Naguib Mahfouz sont tous deux des apostats, mais si on avait tué Mahfouz, on n’aurait pas eu de problème avec Rushdie ». Bien qu’il soit souvent cité, Abdel Rahman n’était pas le seul à accuser Mahfouz d’apostasie pour avoir écrit le roman qui lui valut le Prix Nobel de la littérature en 1988. De même, lorsque Awlad Haritna est publié pour la première fois en Egypte en 2006, quelques mois après la mort de Mahfouz, on y ajoute une préface où un écrivain islamiste tente de nier le fait que le roman est une allégorie des religions abrahamiques, que le protagoniste est l’incarnation de Dieu et que l’auteur brise les tabous les plus sensibles de l’Égypte et du monde musulman.

La traduction de Awlad Haritna est rendue particulièrement difficile par la présence d’allégories et de tabous. Si le traducteur considère le roman comme un texte uniquement littéraire et s’il ne possède pas une grande culture du monde arabo-musulman, il risque de passer à côté des références implicites, à la fois religieuses et culturelles, qui constituent une partie essentielle du texte. Le but de cet article, qui porte sur deux traductions anglaises de Awlad Haritna : Children of the Alley (1999) par Peter Theroux et Children of Gebelawi (1981) par Philip Steward, est d’analyser la capacité/incapacité des traducteurs à mettre en lumière les tensions religieuses inhérentes au texte et à permettre au lectorat étranger de comprendre les polémiques qu’il a suscitées jusqu’ici.

Les traducteurs rendent-ils justice aux provocations de l’auteur, non seulement à l’encontre les religions abrahamiques, mais aussi envers la tradition islamique ? En d’autres termes, ont-ils réussi à traduire le point de vue d’un musulman, d’un expert de l’islam ou d’un habitant de pays musulman qui aurait pleinement conscience du caractère transgressif du texte ? Si oui, comment s’y prennent-ils ? Si non, quelles sont leurs lacunes ? Tout en cherchant à apporter des réponses à ces questions, on se demandera s’il est réellement possible de traduire une culture, en particulier lorsque l’on touche aux sensibilités religieuses et lorsque toute transgression est vécue comme un tabou.

Farid Sonia

Sonia Farid est maître de conférence au département d’anglais de l’université du Caire. Elle est membre du Fulbright Alumni Humanities en Egypte et du Scientific Committee of the Eastern Mediterranean Academic Research Center (DAKAM) Literary Criticism Conference a IIstanbul,ainsi que de l’Unit for Countering Sexual Harassment and Violence against Women at Cairo University. Son champs de recherche inclut la littérature éthnique américaine, les écrits d’auteurs féminins, les études culturelles et sur les traductionset les oeuvres de fiction politique. Elle est également traductrice, éditeur et éditorialiste politique.

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