Devy Ganesh, Bhasha Research and Publication Center

‘La question du silence’

Le silence n’est plus aujourd’hui limité à un groupe ethnique, à un pays donné, à une langue, une culture ou une foi religieuse en particulier, à une philosophie ou à une idéologie. L’élément principal du silence est celui avec lequel les individus dominés, l’être humain, homme ou femme (ou transgenres), langage ou nations doivent vivre ; la suppression de l’expression verbale.

Les sociétés postcoloniales et postindustrielles ont dû internaliser cette forme de silence dans tous les aspects de la vie courante. Dans le cocon de ce silence germe des fantasmes de subversion, des désirs de résistance, la négation de soi et l’amnésie. Une autre forme de silence s’est aujourd’hui emparée du corps social, soumis aux liens, plus virtuels que réels, des réseaux sociaux. L’espace urbain et internet, créés par la génération précédente, a livré la communication entre êtres humains au truchement d’un foisonnement d’appareils sophistiqués, téléphones, ordinateurs, espace internet. Nous sommes peut-être parvenus à un point où la socialisation entre les individus ne devient possible que dans l’espace virtuel, dans lequel les signes et symboles semblent dépasser leur signification usuelle. Il y a enfin une autre forme glaçante de silence dans laquelle nous nous enfonçons rapidement. Il semblerait que le mode humain de communication s’éloigne pour aller au-delà ou en dehors du langage verbal utilisé depuis soixante-dix mille ans.

On assiste à une mystérieuse épidémie de disparition des images verbales, fauchées à la base, au profit d’icônes graphiques. Qu’il s’agisse de changements neurologiques affectant le cerveau humain, d’un effet du processus d’évolution nous guidant à travers les temps, ou encore que cela marque l’avènement d’une ère nouvelle de collecte des connaissances par l’esprit humain : la survenue de toutes ces mutations, en une génération, est profondément déstabilisante. Ce silence à triple visage, résultant de la dynamique des pouvoirs, du développement des nouvelles technologies de communication et des évolutions neurologiques induisant un comportement compulsif, nous invite à et nous donne la responsabilité de réfléchir à sa nature, sur notre attitude collective à son égard et aux conséquences induites sur la conscience humaine – à la fois ce qu’il est et comment il survient – et ce que cela signifie quant à l’idée même d’être un être humain. Cette intervention est une tentative de réflexion sur cette situation de crise.

Devy Ganesh

Ganesh N. Devy, un ancien professeur d’anglais à la Maharaja Sayajirao University de Baroda, et un proéminent critique littéraire et militant des droits des minorités, est le fondateur de la Tribal Academy de Tejgadh, au Gujarat, et le directeur du Sahitya Akademi’s Project on Literature in Tribal Languages and Oral Traditions. Il a reçu le prix Sahitya Akademi Award pour son ouvrage After Amnesia (1992), et le SAARC Writers’ Foundation Award pour son travail avec les tribus indiennes, considérées comme “criminelles” durant la colonisation britannique. Il a également remporté le prestigieux prix Prince Claus Award (2003) pour son travail de compilation de l’histoire, des langages et de l’expression des minoritées opprimées dans l’Etat indien du Gujarat. Son livre en Marathi Vanaprasth a été couronné par six récompenses, dont le Durga Bhagwat memorial Award et le Maharashtra Foundation Award. Il est, avec Laxman Gaikwad et Mahashweta Devi, un des fondateurs de l’association caritative de défense des droits des tribus, The Denotified and Nomadic Tribes Rights Action Group (DNT-RAG). Le docteur G. N. Devy a retourné sa nomination au prix Sahitya Akademi Award, une distinction prestigieuse en Inde, qu’il avait reçue en octobre 2015, pour protester et en solidarité avec d’autres écrivains, contre la politique pro-hindoue menée par le gouvernement indien dont ils considèrent qu’elle met en danger la démocratie, la laïcité, la liberté d’expression et pour dénoncer une intolérance croissante envers les opinions dissidentes. Ses publications comprennent notament : Critical Thought (1987); After Amnesia (1992); Of Many Heroes (1997); In Another Tongue (2000); Indian Literary Criticism: Theory & Interpretation (2002); A Nomad Called Thief (2006).

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